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ENERGIE-CAMEROUN :
La transparence dans la gestion du pétrole est vaine

Depuis 1977, année de forage de ses premiers puits, le Cameroun exploite le pétrole. Mais pour la société civile, une bonne partie des revenus issus de la commercialisation de ce pétrole est souvent détournée au détriment du développement que cette manne représentait pour ce pays d'Afrique centrale.

Harcelé par des organisations non gouvernementales (ONG) locales et le Fonds monétaire international, le gouvernement camerounais a présenté, en janvier 2007, un document sur la vente de son pétrole. Les informations y afférentes ont été fournies par un comité de suivi de mise en œuvre de l'Initiative de transparence dans les industries extractives (ITIE). Le Cameroun y a adhéré en 2005.

L'ITIE regroupe des Etats, des entreprises, des organisations de la société civile, des investisseurs et des institutions internationales qui souhaitent améliorer la gouvernance dans les pays riches en ressources naturelles. Son objectif est d'encourager la publication, par les Etats, de leurs revenus tirés de l'exploitation des industries extractives. L'ITIE encourage également les entreprises du secteur à publier les paiements qu'elles versent aux Etats.

"Mais ces informations rapportées sur la production ou la vente du pétrole ne sont pas assez explicites sur l'utilisation finale des recettes pétrolières", explique à IPS, Bertrand Ekomo, membre de 'Publiez ce que vous payez', une coalition d'ONG basée à Yaoundé, la capitale camerounaise. Les informations fournies dans le document ne contiennent pas des justificatifs de dépenses ou de paiements attribués aux sociétés pétrolières et à l'administration, selon Ekomo.

Pour Elise Ndi, une fonctionnaire résidant à Yaoundé, les multinationales qui exploitent les concessions pétrolières se taillent toujours la part du lion dans le brut pompé dans les eaux camerounaises.

"L'Etat est passif sinon complice des détournements opérés sur la vente du pétrole par les sociétés", affirme-t-elle. "Le Cameroun les accompagne dans le pillage de notre richesse. Il n'est pas excessif de dire que notre pays est un gisement de pétrole et non un producteur de pétrole".

Interrogé par IPS, un haut responsable de la filiale camerounaise du groupe français Total, qui a requis l'anonymat, a déclaré que sa société "accompagne le Cameroun dans son développement, notamment celui de l'industrie pétrolière". "Les accusations de détournement, de blanchissement d'argent ou de corruption d'agents publics camerounais qu'on formule souvent à notre encontre, sont sans fondement", dit-il. "Nous finançons nous-mêmes la totalité des investissements, de l'exploration à l'exploitation, et ne gagnons que ce qui nous revient en vertu du cahier des charges passé avec le Cameroun".

Depuis le 8 janvier dernier, le parquet de Paris a ouvert une procédure sur les marchés exécutés par Total, relatifs à l'exploitation et la commercialisation du pétrole camerounais. Total est accusée d'effectuer des mouvements financiers suspects dans les banques françaises BNP-Paribas et Crédit Lyonnais, et qui impliquent la Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun.

Outre Total, des filiales d'autres compagnies occidentales, telles que Perenco, Pecten, Euroil, exploitent le pétrole brut au Cameroun.

En 1977, le pays produisait quotidiennement 182.000 barils. Sa production, qui est en déclin, se situe aujourd'hui à environ 90.000 barils par jour, selon le ministère de l'Economie et des Finances. La SNH justifie cette baisse de la production par l'épuisement des champs pétroliers.

En 2006, le Cameroun a commercialisé 14,861 millions de barils, pour une recette de 948,974 millions de dollars, selon la SNH.

Selon un document de la SNH sur les revenus pétroliers, en 2004, la production pétrolière du Cameroun a été vendue à 1,192 milliard de dollars environ, dont 535,294 millions ont été versés au Trésor public, et 49,019 millions de dollars dépensés. En 2005, le Cameroun a engrangé 1,549 milliard de dollars, dont 745,098 millions de dollars reversés au trésor, et 31,372 millions de dépensés.

Mais, le bilan ne dit rien sur le reste des recettes, et aucune indication n'est disponible sur les revenus pétroliers de 2006.

Autant d’imprécisions qui font peser de fortes présomptions de détournements sur la gestion qui est faite de l'argent du pétrole. Il alimenterait, selon certains observateurs, des caisses privées et des comptes de hauts fonctionnaires camerounais.

"L'argent du pétrole nourri principalement les barons du régime", affirme à IPS, Jacqueline Eyenga, enseignante à l'Université de Yaoundé I et vice-coordinatrice de 'Civil Rights Foundation', une ONG basée à Yaoundé. "Notre quotidien est le même depuis 30 ans : pas de logement, pas d'eau, pas de courant, pas de travail pour les jeunes, pas d'infrastructures".

Eyenga ajoute : "Le Cameroun est riche de son sol et de son sous-sol. Mais cette richesse contraste avec l'extrême pauvreté de ce pays qui occupe, le 144ème rang mondial sur 177 pays étudiés, de l'indicateur de développement humain" du Programme des Nations Unies pour le développement.

Mais, le gouvernement réfute l'accusation d'"absence de transparence sur la gestion des revenus pétroliers", soutenant qu'il a toujours utilisé les recettes du pétrole pour le développement du pays.

"Le Cameroun a librement adhéré à l'ITIE et nous ne pouvons faire entorse à cette initiative globale", dit à IPS, Serge Kam, inspecteur de trésor au ministère des Finances. "Pour garantir une meilleure visibilité des ressources pétrolières, les comptes de la SNH ont été adaptés aux standards internationaux".

"Les recettes pétrolières que génère la SNH sont, après déduction des coûts, transférés entièrement ici au trésor". Ces revenus sont reversés ensuite au budget de l'Etat et utilisés pour financer le développement, dans le cadre de la stratégie gouvernementale de réduction de la pauvreté, explique Kam, se référant à une intervention de l’ancien ministre des Finances, Polycarpe Abah Abah.

Malgré cela, certains analystes de la société civile estiment que le discours du gouvernement sur sa bonne gestion des revenus pétroliers est artificiel.

Pour Jacques Momo de l'ONG Programme intégré de lutte contre la pauvreté, basée à Yaoundé, le bilan que publie le Cameroun s'appuie sur les "recettes issues de la vente de la production nationale de pétrole revenant à l'Etat". Mais, selon lui, ce bilan des revenus pétroliers est parcellaire et n'est pas explicite sur la rubrique des investissements.

Quel intérêt autre que démagogique y a-t-il à dire au peuple qu'on a réalisé un résultat de plusieurs centaines de milliards, sans donner en chiffres le volume de la "production nationale brute revenant à l'Etat?", demande Momo.

"Le bilan de la production de pétrole camerounais publié par la SNH et le ministère des Finances est fabriqué. Il y a des agissements et des imbrications qui font croire à une nébuleuse mafieuse", ajoute-t-il.

Par ailleurs, d'autres sources d'inquiétudes inhérentes à la non-transparence dans la gestion des revenus pétroliers, proviennent de la Société nationale de raffinage du Cameroun (SONARA). Selon des ONG citant des dirigeants la SONARA, la société importe le pétrole brut qu'elle raffine.

Dans ce cas, demande Eyenga, "pour le compte de qui Total Cameroun livre-t-elle, à intervalles réguliers, 200.000 barils de pétrole brut à cette société d'Etat?".

Les compagnies devraient publier les détails des accords de partage de production, suggère Jean Marie Nkotti, membre de Justice et développement, une ONG basée à Yaoundé. "La corruption dans le secteur pétrolier ne sera vaincue au Cameroun que si des compagnies s'engagent avec sérieux dans la transparence pétrolière".

Par Sylvestre Tetchiada
IPSinternational.org
 

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